Un
groupe d'universitaires, de juristes, d'avocats et de politistes,
prend position pour le non au référendum. Parmi
eux, Jean Foyer, ancien Garde des sceaux, et Jean Kahn, ancien
président de la Section de l'intérieur du Conseil
d'Etat, ancien conseiller de François Mitterrand.
Parce que le projet de constitution européenne soumis au
référendum du 29 mai prochain traduit un changement
qualitatif essentiel dans la conception de lEurope, les
juristes soussignés ont choisi de rendre publique la déclaration
suivante.
-
Comme son nom lindique, le traité soumis au référendum
« établit une Constitution pour lEurope »,
en la dotant donc dun statut de droit public interne.
La
primauté expressément affirmée du droit européen
sur le droit des Etats y compris sur les Constitutions nationales
(article I.6), la personnalité juridique reconnue à
lUnion (article I.7), la transformation des règlements
et directives communautaires en lois et lois-cadres (article I.33),
la création dun ministre européen des affaires
étrangères (article I.28), la répartition
centralisatrice des compétences entre lUnion et les
Etats (articles I.11 à I.18) ainsi que lintroduction
dune charte des droits fondamentaux (partie II) sont autant
déléments dune Constitution effective.
Il
nest donc pas contestable que ce texte traduit un choix
en faveur de la création dune entité supranationale,
fédérale si tant est que lon puisse ranger
dans une catégorie une construction peu cohérente,
qui relègue les anciens Etats-nations au rang de pouvoirs
locaux.
-
Cependant, nattribuant explicitement la souveraineté
à personne, les institutions proposées ne répondent
à aucune des exigences élémentaires de la
démocratie et de la séparation des pouvoirs. La
confusion institutionnelle est totale : ni les Etats, ni le Conseil,
ni les parlementaires européens nont linitiative
des lois qui se trouve monopolisée par la Commission. Les
peuples des Etats dEurope perdent ainsi leur souveraineté
au profit dinstances technocratiques. Les multiples imprécisions
et contradictions, repérables dun bout à lautre
dun texte confus et mal rédigé constituent,
en outre, un appel permanent au « gouvernement des juges
» européens.
Plusieurs innovations, sans portée véritable, (droit
de pétition, information pour avis des Parlements nationaux
),
sont loin de rééquilibrer lensemble. Le gouvernement
de lUnion demeure dans ces conditions essentiellement oligarchique.
-
La Constitution européenne traite également de nombreuses
questions qui nont pas leur place dans une loi fondamentale
(partie III). Il est, en effet, tout à fait contraire à
la tradition des Etats démocratiques dintégrer
les politiques (économique, agricole, commerciale
)
dans un document à valeur constitutionnelle. La référence
à lOTAN est également déplacée
en ce quelle constitutionnalise une politique dalliances
qui doit rester par nature discrétionnaire.
-
Le texte constitutionnel prévoit louverture du marché
européen à la concurrence mondiale et favorise la
surévaluation de leuro. Alors que lUnion constituait
à lorigine un marché commun doté dun
tarif extérieur commun, louverture du commerce mondial
constitue dorénavant lun de ses objectifs (art. I-3
alinéa 4). La Banque centrale dont lindépendance
est constitutionnellement protégée se voit attribuer
comme objectif principal de maintenir la stabilité des
prix. LUnion ne protège ainsi nullement les économies
des Etats-membres contre le développement accéléré
de la concurrence mondiale tandis que la politique de lEuro
fort les expose considérablement.
-
Reprenant pour lessentiel le contenu exact de la Convention
européenne des droits de lhomme et des libertés
fondamentales, à laquelle adhèrent déjà
tous les Etats-membres de lUnion, la Charte des droits fondamentaux
napporte rien par rapport à cette Convention ni par
rapport à la Constitution française, si ce nest
une vision communautariste de la société qui renvoie
le citoyen à son appartenance à une catégorie
ou à une minorité (religieuse, ethnique, sexuelle
).
Elle séloigne ainsi de la conception des droits de
lhomme issue de la philosophie de 1789 et de la laïcité.
En matière de droits sociaux, la Charte laisse espérer
des progrès que la Constitution ne peut garantir, faute
de procédures juridiques permettant den exiger la
réalisation.
Ils
voteront « Non » au référendum du 29
mai.
Liste
des premiers signataires :
Paul
Allies, professeur à luniversité Montpellier
I
Christophe Beaudouin, avocat au Barreau de Paris
Bernard Beignier, professeur à luniversité
de Toulouse I
Jacques Bouveresse, professeur à luniversité
de Rouen
Rober Charvin, professeur à luniversité de
Nice
Philippe Delebecque, professeur à luniversité
Paris I
Florence Deboissy, professeur à luniversité
Bordeaux IV
Frédérique de la Morena, Maître de Conférences
à luniversité Toulouse I
Jean-Marie Denquin, professeur à luniversité
Paris X
Yvonne Flour, professeur à luniversité Paris
I
Jean Foyer, professeur émérite à luniversité
Paris II, ancien ministre, membre de lAcadémie des
sciences morales et politiques
François Gaudu, professeur à luniversité
Paris I
Michel Germain, professeur à luniversité Paris
II
Jean-Eric Gicquel, professeur à luniversité
Rennes I
Olivier Gohin, professeur à luniversité Paris
II
Véronique Goncalvès, avocat au Barreau de Paris
Marie Goré, professeur à luniversité
Paris II
Patrick Guiol, chargé de recherches au CNRS
Jean Hauser, professeur à luniversité Bordeaux
IV
Vincent Heuzé, professeur à luniversité
Paris I
Jean Kahn, ancien président de la section de lintérieur
du Conseil dÉtat, ancien conseiller de François
Mitterrand
Gilles Lebreton, professeur à luniversité
du Havre
Anne-Marie Le Pourhiet, professeur à luniversité
Rennes I
Gérard Marcou, professeur à luniversité
Paris I
Armel Pécheul, professeur à luniversité
dAngers
Jacques Petit, professeur à luniversité Rennes
I
Joseph Pini, professeur à luniversité dAvignon
Serge Regourd, professeur à luniversité Toulouse
I
Patrick Rémy, Maître de Conférences à
luniversité Paris I
François Terré, professeur émérite
à luniversité Paris II, membre de lAcadémie
des sciences morales et politiques
24/05/2005