Intervention
de Raoul Marc JENNAR lors de la Conférence
pour une Europe Sociale et Démocratique, Paris, 3 avril
2005
1.
BOLKESTEIN : UN ENFANT DE LAGCS
1.1
Appliquer lAGCS à lEurope pour pouvoir limposer
aux autres ensuite
Les
négociations de lAGCS « soulignent la nécessité
pour lUnion européenne détablir rapidement
un véritable marché intérieur des services
pour assurer la compétitivité des entreprises européennes
et pour renforcer sa position de négociation » (p.16
exposé des motifs de la proposition Bolkestein)
1.2
Mêmes cibles : les services, sans que les services publics
soient épargnés
AGCS
: article I,3 : les "services" comprennent tous les
services de tous les secteurs à l'exception des services
fournis dans l'exercice du pouvoir gouvernemental; un "service
fourni dans l'exercice du pouvoir gouvernemental" s'entend
de tout service qui n'est fourni ni sur une base commerciale,
ni en concurrence avec un ou plusieurs fournisseurs de services.
Bolkestein
: Article 2,1 : « La présente directive sapplique
aux services fournis par les prestataires ayant leur établissement
dans un Etat membre. » Article 4, 1 : « service :
toute activité économique non salariée consistant
à fournir une prestation qui fait lobjet dune
contrepartie économique. »
1.3
Même objectif : libéraliser, en fait privatiser :
AGCS
: réduire ou éliminer les effets défavorables
de certaines mesures sur le commerce des services en vue délever
progressivement le niveau de libéralisation (art. 19.1)
Bolkestein
: éliminer les obstacles à la liberté détablissement
et de circulation des services qui empêchent une concurrence
libre et non faussée (articles 9 à 15 et 20 à
23)
1.4
Mêmes modes dapplications :
Mode 1: services fournis depuis le pays dorigine
Mode 2 : services faisant appel à la mobilité du
client
Mode 3 : services investis dans un autre pays
Mode 4 : services faisant appel à la mobilité du
personnel
1.5
Même agression contre les pouvoirs locaux :
AGCS
: chaque Membre prendra toutes mesures raisonnables en son pouvoir
pour que, sur son territoire, les gouvernements et administrations
régionaux et locaux (article I,3)
Bolkestein
: Obstacle pénalisant le commerce des services : «
le pouvoir discrétionnaire des autorités locales.»
(document IP/02/1180 du 31.07.2002, préparatoire à
la proposition
1.6
Une application aggravée de lAGCS
a)
La directive ayant libéralisé tous les services
dans le marché intérieur, les Etats de lUnion
ne bénéficieront plus de la disposition de lAGCS
qui leur laisse la maîtrise du choix des services auxquels
ils décident dappliquer lAGCS (les «
offres »).
b)
un mode 4 aggravé : le principe du pays dorigine
: Article 16, 1 : Les Etats membres veillent à ce que les
prestataires soient soumis uniquement aux dispositions nationales
de leur Etat membre dorigine.
1.7
Un renforcement des pouvoirs de la Commission :
Dans
les négociations sur la mise en uvre de lAGCS,
la Commission disposera dun pouvoir de contrôle sur
les services fournis par les pouvoirs locaux et régionaux.
2.
BOLKESTEIN : UNE CONCRETISATION DE LA « STRATEGIE DE LISBONNE
»
La
stratégie adoptée à Lisbonne il y a cinq
ans formule les objectifs qui complètent lActe unique
européen et le traité de Maastricht en salignant
sur les accords de lOMC.
La
« stratégie de Lisbonne » prétend, comme
la si bien dit Francis Wurtz, « faire du social avec
du libéral » et que cette stratégie se traduit,
cinq ans après sa mise en uvre, par un échec
retentissant caractérisé par 19 millions de chômeurs,
mais par des bénéfices dune ampleur rarement
atteinte pour les firmes privées, caractérisé
par une précarité jamais atteinte en Europe depuis
1945 ;
Cette
« stratégie de Lisbonne » prétend atteindre
ses objectifs en dérégulant davantage, en flexibilisant
toujours plus, en facilitant les délocalisations et savère
être, dans les faits, linstrument inavoué du
démantèlement dun modèle social européen
pourtant imparfait ;
Cette
stratégie est à lorigine de principes comme
le « principe du pays dorigine » ou le «
principe de la reconnaissance mutuelle » dont la raison
dêtre avouée par la Commission européenne
est de permettre labandon de la technique de lharmonisation.
Ces
principes sont inscrits dans la proposition Bolkestein.
3.
BOLKESTEIN : UNE ANTICIPATION DU TRAITE CONSTITUTIONNEL
3.1
Une même définition des services
Article
4, 1 de la proposition services : « service : toute activité
économique non salariée consistant à fournir
une prestation qui fait lobjet dune contrepartie économique.
»
Article
III-145 du TCE : « Aux fins de la Constitution, sont considérées
comme services les prestations fournies normalement contre rémunération
(
). »
3.2
Une anticipation radicale des « libertés fondamentales
» de lU.E.
Article
1 de la proposition services : « La présente directive
établit les dispositions générales permettant
de faciliter lexercice de la liberté détablissement
des prestataires de services ainsi que la libre circulation des
services. »
Article
I 4 du TCE : «Libertés fondamentales»
: « La libre circulation des personnes, des services, des
marchandises et des capitaux ainsi que la liberté détablissement
sont garanties par lUnion et à lintérieur
de celle-ci. »
3.3
Les objectifs de la directive proposée sont ceux du traité
constitutionnel proposé
Article
1 de la proposition services : « La présente directive
établit les dispositions générales permettant
de faciliter lexercice de la liberté détablissement
des prestataires de services ainsi que la libre circulation des
services. »
Article
III-144 du TCE : « (
) les restrictions à la
libre prestation des services à lintérieur
de lUnion sont interdites (
). »
4.
REJETER LE TRAITER, CEST REJETER BOLKESTEIN, CEST
STOPPER LA STRATEGIE DE LISBONNE ET BLOQUER LAGCS
Article
I-4 du TCE : Libertés fondamentales» : « La
libre circulation des personnes, des services, des marchandises
et des capitaux ainsi que la liberté détablissement
sont garanties par lUnion et à lintérieur
de celle-ci. »
Article
III-314 du TCE : «
lUnion contribue (
)
à la suppression progressive des restrictions aux échanges
internationaux.. »
Article
III-147, 1 du TCE : « La loi-cadre européenne établit
les mesures pour réaliser la libéralisation dun
service déterminé. »
Article
III-148 du TCE : « Les Etats membres sefforcent de
procéder à la libéralisation des services
au-delà de la mesure qui est obligatoire en vertu de la
loi-cadre européenne. »
-
parce que le traité constitutionnel est en fait une adaptation
des règles de fonctionnement de lUnion européenne
aux accords élaborés dans le cadre de lOMC
;
-
parce que, comme on la vu, la proposition Bolkestein constitue
en fait une version européenne aggravée dun
de ces accords, en loccurrence lAGCS ;
-
parce que lun comme lautre sont empreints du néolibéralisme
formulé dans la fameuse « stratégie de Lisbonne
» ;
rejeter
le traité constitutionnel, cest non seulement exprimer
un rejet de la proposition européenne sur les services,
mais cest également exprimer notre refus de la «
stratégie de Lisbonne » et notre rejet de lAGCS
et dune manière générale de tous ces
textes qui en fait ne poursuivent quun seul et même
but : déréguler pour exploiter.
4.
NOS EXIGENCES
Etre
fidèle aux idéaux universels et intemporels de la
gauche, qui échappent aux modes et aux médiatisations
circonstancielles, cest refuser toute concession sur la
question des services publics. Cest rompre avec les dérives
néolibérales imposées par la Commission européenne
depuis Jacques Delors, avec les dérégulations imposées
par lOrganisation Mondiale du Commerce depuis les Accords
de Marrakech, avec les objectifs de la « stratégie
de Lisbonne. » En conséquence, ceux qui entendent
construire une Europe fidèle aux valeurs dont elle est
lorigine doivent se donner 5 objectifs :
4.1
reconnaître la notion de service :
De
manière principielle, la notion de service doit échapper
à toute référence commerciale. Il sagit
dune notion qui est étroitement liée aux droits
collectifs. Ainsi on parle du service de lenseignement,
du service de la santé, du service de la culture, du service
de leau, du service des transports, du service postal. Le
service, cest une prestation due à toutes et tous
parce quelle met en uvre un droit. Dès lors
quil sagit de rendre égal pour tous lexercice
dun droit par une activité de service, celle-ci ne
peut faire lobjet dune activité commerciale
respectant les règles de la concurrence et obéissant
à la logique de la rentabilité.
4.2
reconnaître le concept de service public (en rejetant SIG
et SIEG) :
Le
service public, cest loutil dont doivent pouvoir disposer
les pouvoirs publics afin quun certain nombre de droits
collectifs puissent être exercés par toutes et tous,
dans la plus complète égalité. Le service
public, cest linstrument par excellence de légalité
des droits. Nous entendons conserver ces deux mots et nous rejetons
les expressions forgées par les technocrates au service
du patronat (Service dIntérêt Général
; Service dIntérêt Economique Général).
4.3
interdire l'application des règles de la concurrence aux
services publics :
Les
critères de rentabilité, les règles de la
concurrence sont incompatibles avec le principe du service. Les
imposer, cest choisir de réserver un certain nombre
de services de base à ceux qui peuvent se les payer. Les
refuser en choisissant de mutualiser le coût de ces services,
cest procéder au choix dune société
de solidarité, cest confirmer lobjectif dégalité
comme un objectif majeur.
4.4 extraire les services publics des contraintes liées
à l'euro :
Larticle
Article III - 184, 2 : « La Commission surveille lévolution
de la situation budgétaire et du montant de la dette publique
des Etats membres pour déceler les erreurs manifestes.
» Les services et leurs implications budgétaires
ne peuvent en aucun cas constituer des « erreurs manifestes.
»
4.5 permettre la constitution de services publics à
l'échelon de l'Union européenne :
Les
règles relatives à la concurrence inscrites dans
le TCE, celles qui concernent la libéralisation des services
déjà citées, interdisent la création
de services publics de taille européenne dans des secteurs
où cela pourrait savérer pertinent. Ceci est
une raison supplémentaire pour rejeter ce traité
et formuler cette exigence.
POUR
CONCLURE
Parce
que le rejet du traité constitutionnel signifie aussi le
rejet du néolibéralisme de l'AGCS d'une part et
du néolibéralisme de la stratégie de Lisbonne
d'autre part, les directives du type Bolkestein sont évitables
si le traité constitutionnel est rejeté. Le modèle
de société que nous voulons ne se trouve ni dans
les accords de lOMC, ni dans les propositions de la Commission
européenne, ni dans le traité constitutionnel. Nous
voulons un modèle de société qui soit fidèle
aux fondamentaux qui caractérisent lEurope au moins
depuis le siècle des Lumières : laïcité,
souveraineté issue de la seule volonté populaire,
séparation des pouvoirs, contrôle de lExécutif
par le Législatif, droits sociaux fondamentaux, services
publics, primauté de la force du droit sur le droit de
la force. Tous ces principes fondent lEurope. Aucun ne se
trouve consacré et mis en uvre dans le traité
qui nous est proposé.
Raoul
Marc JENNAR
Chercheur
militant, signataire de lAppel des 200