Constitution
européenne : pas de ratification en catimini
Les
élus démocratiques et les médias belges vont-ils
laisser ratifier sans débats le traité sur la " Constitution
européenne " ? Dans Le Soir du jeudi 14
avril, c'est une simple brève qui l'annonce : " Constitution :
pas de débat au Sénat belge ". On y apprend
que " la Constitution sera examinée en plénière
dans deux semaines, avant d'être transmise à la Chambre
et aux parlements fédérés ". Soit
le 28 avril, dans quelques jours !
De
qui se moque-t-on ? Au début de l'année, au
moment d'enterrer le projet de consultation populaire sur le traité,
on nous avait promis : " Il n'y aura pas de ratification
sans un grand débat populaire ". En fait de débat,
nous avons eu droit à trois jours de mascarade au Sénat,
où se sont succédé à la tribune des
partisans du " oui ", tandis que dans la salle
les tenants du " non " devaient batailler
ferme pour obtenir la parole. Du côté des médias :
rien ou pas grand chose. Est-ce cela la démocratie ?
Un
débat confisqué
Nos
représentants se rendent-ils bien compte qu'il s'agit d'adopter
un texte qui aura valeur constitutionnelle pour toute l'Europe
? Qui plus est un texte fouillé (350 pages), qui détaille
toute une série de politiques à mettre en uvre.
C'est-à-dire des choix qui normalement font l'objet de
votes et d'élections régulières. Voilà
un choix fondamental pour lequel on nous a promis des débats
et des informations
et qui est le grand absent du débat
public. Il est vrai que Bruxelles-Hal-Vilvorde, c'est autrement
plus sérieux
Que
la toute grande majorité de nos représentants se
sentent liés par un compromis longuement négocié,
on peut les comprendre
puisque tous leurs partis ont participé
à son élaboration (mais sans mandat des peuples
européens). L'unanimisme des directions politiques ne justifie
pourtant pas qu'on ignore les arguments des opposants à
ce traité - car il y en a. Si des referendums internes
avaient été organisés au sein du PS et d'Ecolo,
comme en France au parti socialiste, on aurait une image toute
différente des positions des membres de ces partis. En
France toujours, grâce au référendum, un débat
extraordinaire a lieu dans le pays. Le débat démocratique
vit par la façon dont on l'organise.
Il
est triste de voir que la plupart de nos représentants
se sentent à ce point tenus par un texte négocié
loin des parlements, et qui continue à donner au Parlement
européen la portion congrue dans le processus décisionnel.
C'est pourquoi les parlementaires doivent retrouver leur liberté
en écoutant ce que TOUS les citoyens ont à dire.
Nous ne sommes pas dans la même position que nos représentants
: nous avons le droit de dire que le compromis, élaboré
par les gouvernements, ne nous plaît pas. Mais nous a-t-on
seulement donné les moyens de nous faire une opinion sur
ce traité, en toute indépendance ? A ce stade, non.
Et c'est là que nos représentants et nos médias
sont en cause.
Pour
quelle Europe ?
Il
y autre chose qui peut expliquer l'unanimité de nos représentants
: c'est le dogme du libéralisme, qui aujourd'hui transcende
le clivage gauche-droite et qui paraît à tous évident.
Il y a cette idéologie du marché et de la concurrence,
" libre et non faussée ", qui semble être
devenu l'horizon indépassable de notre pensée politique,
et qui traverse l'ensemble du traité constitutionnel. C'est
parce que socialistes et écologistes sont devenus incapables
de remettre en cause ces dogmes qu'ils adoptent la " Constitution
européenne " dans la foulée des libéraux
et autres chrétiens-démocrates.
Pour
justifier cet unanimisme, il ne suffit pas de répéter
que l'on est " pour l'Europe ". Nous aussi nous sommes
pour l'Europe ! Mais nous croyons qu'une autre Europe est possible
: une Europe qui ferait de la promotion des droits sociaux et
de la paix, au niveau européen et mondial, son objectif
principal. Ce n'est pas le cas avec cette " Constitution
européenne ", qui prépare la guerre de tous
contre tous avec la concurrence généralisée.
Pour qu'une autre Europe puisse voir le jour, il faut commencer
par dire " non " au projet qui nous est aujourd'hui
présenté. C'est cette prise de conscience que veulent
empêcher ceux qui, en Belgique, refusent le débat
public.
Pourtant
- et c'est là le plus incompréhensible dans le refus
du débat par nos représentants - avec le débat
qui est né (notamment en France) autour de ce projet de
" Constitution ", un phénomène politique
majeur a lieu. Pour la première fois, les citoyens font
irruption dans le débat européen ! Mais au lieu
de se réjouir de cet événement grandiose,
nos représentants, semblent le craindre. Ils tâchent
d'éviter cette
intrusion ? Pourtant, s'ils sont si
sûrs de leurs arguments, de quoi ont-ils peur ? La vérité,
c'est que tout débat sur le sujet met à nu les contradictions
de cette " Constitution ", et la faiblesse des arguments
de ceux qui la soutiennent. Tout débat sur ce texte met
à jour la vraie nature du projet européen actuel
: une Europe où les puissances d'argent ont la part belle
face aux simples citoyens.
Si
la démocratie a un sens, nous voulons lancer trois appels :
-
Nous demandons que la procédure de ratification en Belgique
soit gelée jusqu'au 29 mai, date du référendum
en France.
-
Nous appelons nos représentants à refuser de ratifier
en catimini un texte d'une telle portée. Nous demandons
qu'aient lieu des débats contradictoires dans chaque assemblée,
avec des intervenants extérieurs. Nous demandons aussi
que les parlementaires soient déliés de la discipline
de parti lors des débats et des votes sur le traité
constitutionnel.
-
Nous appelons les médias à assumer leur rôle
démocratique et à promouvoir un vrai débat
contradictoire sur le traité constitutionnel. En l'absence
de consultation populaire, les médias sont les seuls à
disposer des moyens pour lancer et alimenter un débat sur
ce texte, et pour informer largement sur ses enjeux.
On
ne peut tolérer que soit adopté sans débats
dans nos Parlements un texte aussi fondamental que la " Constitution
européenne ". A fortiori, l'adopter en catimini, l'expédier
comme une vulgaire question de détail, relèverait
d'un comportement inique, inacceptable de la part de démocrates.
Les mêmes qui, demain, justifieront leurs résignations
sociales en disant " Que voulez-vous, on ne fait qu'appliquer
la Constitution ", nous disent aujourd'hui : " Ce n'est
qu'une simple clarification technique, nous pouvons l'approuver
les yeux fermés et sans débat ". Que nos élus
arrêtent de se voiler la face : ils sont les garants de
la démocratie, ils n'ont pas le droit de la tourner en
farce.
Pour
ATTAC Wallonie-Bruxelles : Stéphane Desgain, Vicky Goossens,
Denis Horman (porte-paroles), Jean-Marie Coen (coordinateur).