Mon
premier texte intitulé « Tous ensemble » (14
juin) a suscité un nombre considérable de réactions
positives et quelques critiques et interrogations. Jentends
poursuivre, comme citoyen sans affiliation à un parti,
une réflexion qui me semble centrale pour la suite de ce
qui a fait la victoire du « non de gauche ».
On
nous dit aujourdhui, que le débat oui/non est derrière
nous, quil faut dépasser, à gauche, le clivage
oui/non et refermer la parenthèse du référendum,
quil y a des partisans du oui de gauche qui sont des antilibéraux
et que ce qui rassemble les gens de gauche est plus important
que ce qui les a divisés sur le traité constitutionnel
européen. On veut même nous faire croire quil
y aurait, chez certains dirigeants et cadres du PS, une adhésion
antilibérale à une Constitution libérale
!!!
Je
suis en total désaccord avec ce discours.
1.
Affirmer que le débat oui/non est dépassé
est une insulte aux peuples qui ne se sont pas prononcés,
qui nont même pas encore eu ce débat et que
les chefs dEtat et de gouvernement réunis ces 16-17
juin ont décidé de museler ; cest exactement
le contraire de ce que nous-mêmes avons prôné
en proposant dencourager le débat partout en Europe
; cest en outre faire le jeu de tous ceux que la victoire
du « non » de gauche a désavoués. Dautant
quil serait bien imprudent, même si nous entendons
quil en soit ainsi, denterrer dès à
présent le TCE. Ce serait minimiser la toute puissance
du patronat qui a voulu ce texte. Ce serait faire preuve dune
étonnante surdité aux propos tenus, depuis le 29
mai, par les partisans, en France comme en Europe, de ce TCE.
2.
Le référendum ne fut pas une parenthèse,
mais un tournant. Ce qui était en cause, ce qui demeure
en cause, cest un choix de société. Identitaire
pour la direction du PS, le TCE a représenté le
modèle à rejeter pour le peuple de gauche. Les dirigeants
de ce parti ont soutenu un projet de société caractérisé
par le déclin des pratiques démocratiques, le rejet
de la laïcité, la négation de lautonomie
de la femme, la primauté de léconomique sur
le politique, la régression des droits sociaux, labandon
de la solidarité au profit de la compétition, le
productivisme, la généralisation du dumping social
et des précarités, laliénation définitive
à lOTAN. Cest à cela quils ont
dit « oui » ; cest à cela que nous avons
dit « non».
3.
Par millions, des femmes et des hommes de gauche ont désavoué
les quelques milliers de militants qui animent lappareil
du PS. Ne confondons pas les militants avec les électeurs.
Et nenvoyons pas aux électeurs un message de désaveu
en renonçant au primat de lexpression citoyenne.
La représentativité des militants a été
totalement désavouée le 29 mai. Ceux qui, à
gauche, ont massivement rejeté un projet néolibéral
de société méritent un autre respect que
celui annoncé par la volonté annoncée, ici
et là, de « tourner la page » et de dialoguer
avec toute la gauche.
4.
Il y a des gens de gauche qui ont voté en faveur du TCE
et pourtant leur qualité de femmes et dhommes de
progrès ne peut être contestée. Je suis daccord.
Il y a encore des gens qui sen remettent à leurs
dirigeants pour décider de lavenir et qui, de bonne
foi, font confiance. Mais le verdict populaire leur a donné
tort. Et il a prouvé quils ne sont quune minorité
non représentative.
5.
Par contre, nul ne peut contester quune importante partie
de ceux qui, encore étiquetés à gauche, ont
dit « oui » lont fait par conviction. Les arguments
quils ont employés, les méthodes quils
ont utilisées, leur recours à des pratiques de droite
ont signé ce quils sont devenus. La brutalité
avec laquelle la social-démocratie, en France et dans toute
lEurope, a défendu le TCE rend illusoire et dangereuse
toute espérance de retrouvailles. Illusoire, parce qui
peut croire un seul instant que sur le fond de la critique du
TCE, il soit possible de bâtir un projet commun avec une
Aubry, une Guigou, une Royale, un Hollande, un Kouchner, un Lang,
un Moscovici, un Strauss-Kahn, un Blair ou un Schröder qui,
depuis le 29 mai, semploient à culpabiliser les tenants
du non ? Dangereuse, parce que cultiver cette espérance,
cest une fois de plus mettre en marche la machine à
décevoir.
6.
Combien de fois faudra-t-il être encore trahis et déçus
par ceux qui de tous temps dans la sociale démocratie se
sont fait élire par le peuple de gauche pour ensuite faire
la politique attendue par la patronat ? Combien de fois faudra-t-il
encore déplorer que le peuple de gauche soit pris en otage
par ceux qui nont pour buts que de satisfaire des appétits
de pouvoir et de carrière ? Lunion de la gauche telle
quon la connue nest plus un argument opératoire.
Laisser entendre quune autre union de la gauche est possible
avec les personnalités déjà citées,
cest ouvrir la voie à de nouvelles déceptions.
Pour
conclure. Répondant à lAppel des 200, nous
avons fait le pari dune possible démarche commune
non seulement à toutes les composantes politiques de la
gauche de gauche, mais également à des syndicalistes,
à des associatifs et à des personnes sans affiliation.
Nous avons, pendant des mois, fourni des efforts hors du commun
pour faire renaître lespérance dans laction
citoyenne. Nous avons fait appel à lintelligence
et à la raison. Nous avons refondé un discours de
gauche crédible. Et nous avons gagné !
Quon
ne nous demande pas aujourdhui deffacer cela. Tout
ce qui a été fait ne peut être réduit
à une alternance à la Mitterrand ou à la
Jospin, une alternance qui ne remet pas en cause un modèle
de société, une alternance qui conduit les peuples
à la catastrophe sociale et écologique et à
lautoritarisme politique.
Nous
avons besoin dun projet alternatif construit et porté
par une alternative crédible au paysage politique tel quil
se présente aujourdhui à gauche.
Le
report à 2007 des décisions sur le « traité
établissant une Constitution pour lEurope »
va faire coïncider le débat européen avec le
débat national. La cohérence que nous avons soulignée
entre les choix libéraux européens et les choix
libéraux nationaux nen sera que plus manifeste. Notre
attitude devra dautant plus être dépourvue
de toute ambiguïté. Ce nest pas de lEurope
des Delors et des Lamy que nous voulons.
Les
collectifs pour un non de gauche peuvent devenir le creuset où
va sélaborer une alternative pour nos sociétés.
Parce quils sont au plus près des gens, ils peuvent
écouter, interroger, informer, susciter le débat
et les propositions. Et faire jaillir de la base les fondements
dune autre manière de vivre ensemble.
Le
XXIe siècle sera celui des peuples. Si nous le voulons.
Tous ensemble. En France et en Europe. Résolument à
gauche.
20
juin 2005.
Raoul
Marc JENNAR
chercheur
au service du mouvement social
www.urfig.org