Ce
texte extravagant est sans précédent dans lHistoire.
Sans contrainte, sans défaite, des gouvernants sunissent
pour abolir la souveraineté de chaque peuple, abdiquer
leurs propres pouvoirs, supprimer les contrôles politiques,
la discussion démocratique et la régulation sociale,
et confier à jamais la gestion des affaires et le gouvernement
des hommes à des puissances financières irresponsables,
celles qui influencent déjà le gouvernement de la
principale puissance politique et militaire mondiale. LHistoire
du monde regorge de mauvaises décisions, mais jamais une
telle folie suicidaire na été commise ainsi
de sang-froid.
1 Que voulons-nous ?
Qui
est contre lEurope ? Ni vous, ni moi, ni personne en France.
Qui croit sérieusement que refuser le traité quon
nous propose déclenchera une crise grave ?
Ni vous, ni moi, ni personne, ni en France ni en Europe.
Qui craint le Grand Méchant Loup ? Moi, vous, tous ceux
qui, en France et en Europe, en ont assez quon les mène
en bateau depuis des années, et voient très bien
où on veut les mener.
Ce
projet de traité européen a déclenché
une avalanche de critiques, plus justifiées les unes que
les autres tant cet épais pensum est bourré de fautes,
et portant sur tous les domaines tant ce machin est hétéroclite.
Conséquence cocasse : ses partisans se récrient
sur la variété des reproches et les taxent dincohérence,
en feignant dignorer que cette variété reflète
justement la bizarrerie encyclopédique du texte.
Les
critiques les plus courantes portent sur lorganisation économique
: libérale, anti-sociale, réactionnaire en un mot.
Cest bien vrai, et cela seul suffirait à justifier
que lon envoie ce projet par le fond.
Mais ce défaut nest pas le seul : les dispositions
politiques de ce traité ne sont pas souvent relevées,
et pourtant elles sont aussi calamiteuses que les dispositions
sociales, et pour la France leurs conséquences seraient
carrément désastreuses.
Parmi
les innombrables raisons de jeter ce projet aux oubliettes, la
principale est quil abolit la démocratie en Europe,
et la remplace par une bureaucratie mâtinée de despotisme
éclairé.
Pas moins que cela.
Voilà
ce que ces quelques pages tenteront de montrer.
Comme
lEurope vit en paix depuis soixante ans, hormis dans les
Balkans où les troubles ne risquent néanmoins plus
de dégénérer en affrontement grave, nous
avons la chance historique de pouvoir faire des projets en prenant
le temps de bien réfléchir. Evitons donc la hâte
et la confusion, et demandons-nous ce que nous voulons construire.
Les
Français, et ce ne sont pas les seuls en Europe, sont exaspérés
par leur classe politique. Ils lui reprochent de ne pas tenir
compte des préférences très clairement exprimées,
vote après vote, par la majorité des électeurs,
et de sen tenir au contraire à des choix réprouvés
par la majorité mais imposés par des puissances
financières dont les politiciens, résignés
ou complices, se font les relais complaisants. Ils lui reprochent
de se complaire dans des intrigues de sérail en négligeant
les affaires publiques. Ils lui reprochent enfin de confisquer
le pouvoir. Les mêmes caciques survivent de défaite
en défaite, nuisant à leur parti et à leur
pays parfois pendant trente ans et en changeant dix fois davis.
Les partis ne représentent plus les forces sociales, et
nous votons lors des élections démocratiques pour
des candidats pré-nommés par des apparatchiks dans
les arcanes obscurs des partis. De ce fait les décisions
politiques butent contre la réalité sociale, et
sont toujours contestées. Les politiciens en concluent
quils doivent plus que jamais décider entre eux.
Alors,
question principale : le traité quon nous propose
améliorerait-il le contrôle démocratique des
élus par le Peuple Souverain, ou aggraverait-il la dépossession
politique des citoyens ?
En
trois siècles de bagarres politiques, les Etats démocratiques
ont progressivement mis en place des institutions conformes à
des principes constitutionnels peu à peu dégagés.
Tâchons donc, pour commencer, de formuler clairement ces
principes, afin destimer ensuite si les institutions proposées
pour lUnion européenne y sont conformes.
2
Les principes constitutionnels fondamentaux
Pour
prendre une décision collective juste, cest à
dire acceptable par la majorité et pas trop éloignée
de léquité, trois conditions doivent être
remplies : motivation, publicité, contrôle.
2.1
Motivation
Une
décision doit être motivée : son texte doit
être accompagné de lexposé des raisons
qui lont fait prendre. Ainsi, un jugement est motivé
par lexposé des faits, des circonstances et des règles
de droit que le juge a choisi dappliquer. Si la décision
est contestée en appel, la motivation est une base importante
du deuxième examen de laffaire (sauf les décisions
dassises, qui suivent une procédure particulière).
De même, une loi est accompagnée dun exposé
des motifs expliquant pourquoi le législateur la
jugée nécessaire, et le Conseil dEtat délibère
sur la base dun rapport établi par un magistrat indépendant.
Pour les négociations sociales, qui ne suivent pas une
procédure formelle, les rapports dexperts, publiés
avant les négociations, ont une fonction assez comparable.
Le but évident de la motivation est dobliger à
réfléchir, déviter larbitraire
et la précipitation, et de permettre la contestation. Si
lon est pas daccord on sait pourquoi, et les opposants
peuvent discuter sur des raisons précises. La motivation
conclut lucidement les délibérations, et même
dans nos affaires personnelles, nous aurions parfois intérêt
à mettre par écrit nos raisons de prendre une décision
pour être sûrs de sa pertinence.
2.2
Publicité
Une
décision qui intéresse la collectivité doit
être prise après une ou plusieurs délibérations
publiques. Cette publicité aide, elle aussi, à décider
lucidement, et à éviter de prendre des décisions
générales dans des intérêts particuliers.
Rien de mieux quune délibération publique
pour réduire le biais idéologique, larbitraire,
le copinage, les coups fourrés. A condition, bien sûr,
de prendre des précautions : proscrire les artifices de
procédure, les effets de manche et les entraînements
de foules, et sassurer que les mêmes mots expriment
bien les mêmes notions pour tous les participants. Les procédures
judiciaires et politiques sont ainsi en principe publiques, tandis
que les abus sont le plus souvent commis dans la pénombre
de tractations à huis clos.
Bien
entendu ce sont les débats qui doivent être publics,
mais chaque fois que des pressions sont à craindre les
votes doivent au contraire être secrets.
2.3
Contrôle
Enfin,
une décision doit être contrôlée. Ce
contrôle prend des formes diverses selon le domaine. En
justice, le contrôle est exercé par lappel
et la cassation. Dans ladministration il lest par
lexamen des décisions dune institution par
une autre institution : Conseil dEtat, Cour des Comptes
etc.
En politique, le contrôle du Gouvernement est en principe
exercé par le Parlement. La tradition peut parfois obliger
des ministres à démissionner sils sont mis
personnellement en cause, mais le désaveu par lAssemblée
de la politique du Gouvernement provoque sa démission en
bloc, selon le principe de solidarité gouvernemental qui
permet une réorientation de la politique.
Les décisions de chaque assemblée peuvent être
modifiées par lautre, et soumises au jugement du
Conseil Constitutionnel. Enfin les assemblées elles-mêmes,
Assemblée Nationale et Sénat, ainsi que le Président
de la République sont ultimement responsables devant les
électeurs.
Retenons
lessentiel : le contrôle politique sexerce par
la double responsabilité des dirigeants devant les représentants
du Peuple, et de ces représentants devant le Peuple.
En
pratique, tout le monde sait bien que cest là que
ça coince : la tendance naturelle de tout pouvoir est de
sefforcer de saffranchir du contrôle, et la
réalité présente est que la responsabilité
sexerce très mal : les ministres en prennent à
leur aise vis à vis du Parlement, et les parlementaires
vis à vis des citoyens. Quant aux partis politiques, ils
échappent au contrôle à la suite de circonstances
historiques : lorsque fut discuté le projet dun statut
des partis en 1945, le Parti Communiste était fort peu
démocratique et son financement était de notoriété
publique assuré par Moscou. Pour éviter les tensions,
les chefs de partis décidèrent que les partis sadministreraient
librement, ce qui fit la joie de toute la classe politique. Ce
nest que récemment quune kyrielle de scandales
a forcé à instituer des contrôles encore bien
timides, contrôle financier exercé par les tribunaux
lorsque des malversations ont été commises, et contrôle
politique permis par des élections internes aux partis,
encore souvent biaisées.
Le principal progrès à accomplir pour améliorer
la démocratie serait dintroduire des procédures
démocratiques dans les partis politiques ; il y a là
un vaste chantier à entreprendre dans chaque système
politique national.
Voici
donc trois premiers principes constitutionnels : motivation, publicité,
contrôle. Ce sont des principes de bon sens, qui ne sont
pas spécialement politiques.
2.4
Séparation des pouvoirs
Un
autre principe, éminemment politique au contraire, est
bien connu depuis Montesquieu : la séparation des pouvoirs.
Un système politique rationnel doit distinguer les pouvoirs
exécutif, législatif et judiciaire, et aménager
clairement leurs rapports. Selon Montesquieu, ce principe général
devait sappliquer à tout régime politique,
même aristocratique, et il fut plus ou moins mis en uvre
au XIXe siècle dans des régimes de royauté
constitutionnelle, où il favorisa en pratique la réflexion,
les revendications égalitaires, donc la progression vers
la démocratie.
2.5
Souveraineté du Peuple
Un
seul principe fondamental définit la démocratie
: le pouvoir émane du Peuple et na pas dautre
source. Plusieurs conséquences immédiates en résultent
:
1/ Le Peuple doit être défini, et cest lui
qui doit exercer le contrôle, directement ou par ses représentants.
2/ Les représentants du Peuple doivent examiner les affaires
publiques ; ils nont donc le droit de déléguer
le pouvoir exécutif quà un gouvernement dont
ils puissent contrôler les actes, et ils doivent pouvoir
voter les lois et en proposer.
3/ Les modes délection doivent permettre de récuser
les représentants et les dirigeants. Il est beaucoup plus
important pour contrôler la classe politique de pouvoir
la révoquer que de lélire.
2.6
Efficacité des institutions
Enfin,
il y a un principe constitutionnel de bon sens : on réunit
des délégués pour représenter leurs
mandataires afin de prendre des décisions, pas pour le
plaisir de prendre une photo de lopinion, ce qui serait
dailleurs impossible car les affaires publiques sont trop
diverses. Pour quun système politique fonctionne
bien, il faut que les questions les plus importantes du moment
soient dégagées par les politiciens, discutées
publiquement, et que les élections aient pour objet de
décider sur ces questions. Il faut que le mode délection
permette, certes, une représentation équitable,
mais fasse toujours apparaître une majorité suffisante
pour prendre des décisions, et ne mette pas le pouvoir
à la merci de minorités de blocage. Il faut aussi
que le contrôle légitime du Gouvernement par le Parlement
ne tourne pas à un harcèlement mesquin qui le paralyse
(comme cétait le cas sous la IVe République).
2.7
Représentativité des élus et mise en scène
des conflits
De
même, pour prendre une décision acceptable, il faut
que les divers intérêts nationaux, sociaux et économiques
soient représentés. Cest dailleurs historiquement
ainsi que le parlementarisme a commencé : pour obtenir
des ressources, les rois réunissaient des Etats Généraux
représentant les gens quils voulaient taxer.
La
démocratie a pour but de prendre des décisions au
grand jour. Cest pourquoi les conflits dintérêts
doivent être admis pour légitimes, et doivent être
mis en scène. Car il sen produit de toutes façons
: si on nie les conflits ils ne cessent pas dexister. Les
acteurs sociaux les plus puissants tentent alors de les résoudre
sans tambour ni trompette, selon leurs propres vues et dans leur
propre intérêt. Lexpérience montre que
linjustice ne tarde pas, et bientôt la révolte
et la violence.
Cest dire que lirénisme et la volonté
de consensus à tout prix ne sont pas des valeurs démocratiques,
tandis que lacceptation des conflits et la volonté
de les expliciter afin de les résoudre lucidement et pacifiquement
sont des valeurs démocratiques fondamentales.
Forts
de ces principes, que pouvons-nous penser du projet quon
nous propose ?
3 Des principes bafoués
3.1
Il ny a pas de peuple européen
Observons
tout dabord que le Peuple nest pas défini,
et en fait nexiste pas. Il ny a pas de Peuple européen,
il y a des peuples européens, et dans chaque pays cest
du Peuple Souverain que procède lEtat.
Avez-vous jamais dîné avec un Européen ? Non,
sans doute, vous avez dîné avec un Italien, un Espagnol
ou un Suisse.
Cest
par conséquent un abus de parler dune Constitution
: il sagit dun traité international. Mais ce
traité définit une Union qui a tous les attributs
dun Etat : personnalité, territoire, drapeau, service
diplomatique, monnaie, et surtout supériorité sur
les Etats fédérés. Cette contradiction logique
est importante, car cest la souveraineté du Peuple
qui est en cause, et très concrètement cest
la vie commune. Si un peuple européen existait, il serait
logique de traiter tout le monde de la même façon,
car les différences seraient peu sensibles dune région
à lautre. Or ce nest pas le cas : même
en Belgique la cohabitation dans le même Etat de deux populations
culturellement différentes pose dinnombrables problèmes.
Il serait peu sage de multiplier ces problèmes à
linfini en feignant de croire à lexistence
fictive dun peuple européen.
Ce
serait dautant plus dangereux que les frontières
de lUnion européenne ne sont pas définies,
donc les peuples quelle unit non plus. Selon les critères
de la Géographie et de la Démocratie, lextension
serait possible un jour à tout le Caucase, à la
Russie, voire au Maghreb. Ce serait déjà très
risqué sagissant dune confédération,
mais ce serait folie pour une fédération. Qui peut
souhaiter quune Union européenne fédérale
ait des frontières sétendant jusquau
Proche-Orient ? Jusquau Caucase ? Jusquà la
Russie ?
Le
cas de lUkraine est éclairant : ce pays est peuplé
dun tiers de Russes, et ne peut être considéré
par des patriotes Russes de Russie que comme une partie de leur
grande patrie. Quune majorité dUkrainiens puisse
considérer différemment lHistoire ny
change rien. Or dans un siècle, lUkraine sera encore
peuplée, en gros, dun tiers de Russes. Qui peut supputer
ce que seront alors les relations internationales ?
LEurope peut avoir une action positive en étant neutre
dans les relations de ces pays, mais si lUkraine adhérait
à lUnion européenne sans que la Russie fît
de même, lEurope toute entière se trouverait
en conflit potentiel avec la Russie. Or la Russie est faible à
présent, mais redeviendra forte un jour, fût-ce dans
très longtemps. Et si la Russie entière adhérait
à lUnion européenne, comment léquilibre
politique y serait-il maintenu ?
Nagissons
pas par légèreté. Pourquoi lèguerions-nous
à nos descendants des problèmes explosifs, alors
que rien ne nous y contraint ?
3.2
Pas de représentation des peuples
Examinons
maintenant la représentation des peuples dEurope,
puisquil ny a pas un peuple européen.
Un fait saute aux yeux : dans les institutions proposées,
les peuples ne sont pas représentés. Aucune instance
ne représente les intérêts des Nations, ou
des Etats si nous admettons pour simplifier que les Etats représentent
les Nations, et que nations et peuples sont deux aspects des mêmes
réalités humaines.
Les
seuls représentants des Etats sont les ministres ou les
chefs dEtats ou de Gouvernements, qui interviennent en bout
de la chaîne de prise de décision, quand tout a été
déjà préparé, et qui ne peuvent donc
plus à ce stade que modifier marginalement les projets,
et les modifieront dautant moins à lavenir
que la plupart des décisions seront prises à la
majorité qualifiée, que le Conseil comptera vingt-cinq
membres et bientôt davantage, et que le « Compromis
de Luxembourg » est officiellement abandonné. Le
Conseil à quinze membres est une instance de décision
finale, pas de délibération, et il adopte le plus
souvent sans changement les projets de la Commission. Un Conseil
à trente membres sera un lieu de tensions et de marchandages
finaux, et un champ de manuvres pour des coalitions changeantes.
Une discussion à quinze c'est déjà une cohue
; à vingt-cinq et plus ce serait la foire d'empoigne. La
seule solution pour conclure sera davaliser presque tels
quels les projets de la Commission.
Labsence
de représentation des Etats nest pas un hasard :
toute lidéologie européïste nie la légitimité
des intérêts nationaux. La Commission fut créée
il y a un demi-siècle pour définir et promouvoir
des intérêts communs, afin de les faire prévaloir
sur les intérêts nationaux. Mais à présent
que les Etats sont très affaiblis, la même idéologie
perdure et sert de paravent à des manuvres politiques.
Sous le prétexte, qui nest vraiment plus dactualité,
que les Guerres Mondiales ont mis aux prises des Etats, les intérêts
supposés communs à tous les Européens, et
définis par la Commission, sont déclarés
seuls dignes dêtre pris en considération. Les
affaires Péchiney et Alstom, labandon de lindustrie
textile par la Commission, montrent les conséquences de
cette négation sur lindustrie et lemploi, et
révèlent les tensions cachées entre lEurope
du Nord et lEurope du Sud. Le prétexte avancé
pour avancer la date douverture complète du marché
textile fut daider les pays victimes du tsunami de décembre
2004, et la décision fut prise par un commissaire citoyen
dun pays qui a déjà depuis longtemps laissé
péricliter son industrie textile. Certaines personnes ne
répugnent à aucune impudence. Car on la dit
et redit : ce genre de commerce déséquilibré
appauvrit les pauvres des pays riches pour enrichir les riches
des pays pauvres. Quimporte ! Léquilibre général
finira bien par se rétablir. Ayons donc pleine confiance
dans la dynamique de la mondialisation que les nations freinent
malencontreusement.
Mais
nier les nations, cest se préparer de gros déboires.
Car les nations existent et forment en Europe le cadre social
et mental le plus structurant. Si elles restent vivaces malgré
un système politique qui les abaisse et les dénie,
ce système se bloquera fatalement bientôt . Si au
contraire elles sétiolent, elles seront remplacées
par des communautés idéologiques, pas par une Europe
abstraite. Perdre le sentiment dappartenance nationale,
qui saccompagne de traditions culturelles, du civisme et
des habitudes démocratiques, pour adhérer à
des sentiments dappartenance communautaire beaucoup plus
affectifs et irrationnels, ce serait vraiment troquer un cheval
borgne contre un aveugle. Ce nest pas une boutade : dans
la crise économique, la monétarisation générale
et leffondrement culturel que nous vivons, scier le lien
social principal serait une dangereuse folie.
Au
moins la représentation des habitants de lEurope
au Parlement de Strasbourg est-elle raisonnable ?
3.3
Pas de contrôle
3.3.1
Pas de responsabilité politique des représentants
devant les citoyens
Considérons
le cas des Français : pour les élections européennes,
la France a été découpée en quelques
grandes circonscriptions réunissant chacune plusieurs régions,
dans lesquelles les députés européens ont
été élus par scrutin de liste. Observons
dabord que ces circonscriptions nont aucune pertinence
historique, géographique ni sociologique, et gênent
lexpression de lopinion nationale. En outre leur grande
taille et le mode de scrutin ont une conséquence inéluctable
: les candidats en tête de liste sont automatiquement élus,
car il se trouve toujours assez délecteurs de chaque
grand parti pour les faire passer. Donc les ténors des
partis sont indéboulonnables, quoiquils fassent.
Seules des luttes internes aux partis pourraient les écarter,
ou une action en justice sils faisaient des malversations,
mais plus jamais les électeurs ne pourront les révoquer.
Les citoyens nont donc plus de moyen légal de désapprouver
la politique de leurs représentants au Parlement européen.
Cest dautant plus grave que la démocratie interne
aux partis politiques est balbutiante.
Voilà donc un contrôle qui disparaît : les
plus influents représentants ne sont plus responsables
devant le Peuple.
Mais
peut-être les gouvernants seront-ils responsables ?
3.3.2
Pas de responsabilité politique des gouvernants devant
les représentants
Le
pouvoir le plus puissant en Europe, le vrai Gouvernement, est
la Commission. Or son Président, selon le traité,
sera choisi par le Conseil des Chefs dEtats et de Gouvernements,
et choisira les commissaires, auditionnés par le Parlement
. Le pouvoir du Parlement se bornera à approuver le candidat
Président de la Commission choisi par le Conseil (qui fera
double emploi avec le Président du Conseil, dont il sera
fatalement le concurrent), et à récuser éventuellement
des candidats commissaires.
Comptons
les degrés de délégation : des peuples à
leurs représentants, de ceux-ci aux gouvernements, des
gouvernements au président de la Commission, et du président
aux commissaires. Quatre degrés, quatre filtres, et des
marchandages entre représentants de bientôt trente
pays. Résultat inévitable : aucune décision
énergique nest à attendre, laccord ne
pourra se faire que sur des bases minimales et dans lambiguïté.
Et compte tenu des pressions idéologiques, la politique
de la Commission sera fatalement celle que dictera « lair
du temps », cest à dire la propagande économico-politique
élaborée par des économistes bancaires et
universitaires, des conseillers et des journalistes influencés
(disons-le gentiment) par des intérêts économiques
et financiers.
Comment
sexercera la responsabilité du Gouvernement de lUnion,
cest à dire de la Commission ?
La
Commission est responsable devant le Parlement pour la validité
de ses actes, et ce nest pas un vain mot puisque la Commission
Santer fut renversée pour des irrégularités
comptables. Selon le traité elle le serait aussi en théorie
pour le contenu de ses politiques, mais il faudrait pour la renverser
une double majorité formée des deux tiers des suffrages
exprimés et de la moitié des membres du Parlement.
Majorité impossible à réunir en pratique.
Au
contraire, le Président de la Commission peut révoquer
un ou plusieurs commissaires sans en rendre compte à qui
que ce soit.
Et
le Conseil des Ministres lui-même ne pourrait repousser
un projet de la Commission quà lunanimité,
comme les discussions autour du projet de directive Bolkestein
le prouvent. Présenter le Conseil des Ministres, organe
de décision, comme étant aussi une sorte de microscopique
Sénat, organe législatif, est donc tout à
fait faux.
Enfin,
si une coutume constitutionnelle venait un jour à instaurer
une responsabilité de la Commission, par exemple si une
Commission décidait de démissionner après
un vote de défiance à la majorité simple,
un autre problème se poserait : le Parlement européen
ne peut être dissout par personne, et est donc lui aussi
irresponsable !
Force
est donc de conclure que la responsabilité politique nexiste
pas dans le système quon nous propose.
3.4
Pas de séparation des pouvoirs
Labsence
de responsabilité de la Commission est dautant plus
étonnante que le projet viole délibérément
le principe de séparation des pouvoirs en conservant à
la Commission le monopole de linitiative des directives
. Or les directives deviendraient des lois européennes
simposant aux Etats nationaux, dont les Parlements nauraient
plus dautre rôle que denregistrer ces lois fédérales.
Le
Parlement européen pourrait voter des amendements mais
ne pourrait pas proposer de lois. Toute la préparation
législative serait faite par la Commission, qui dispose
de très importants services juridiques, tandis que le Parlement
ne voterait que des amendements à des projets tout faits,
ayant déjà leur cohérence, et ne pourrait
faire préparer ces amendements que par des services juridiques
peu étoffés. Et ces amendements devraient être
approuvés par la Commission et le Conseil des Ministres.
Les
Parlements nationaux seraient encore plus mal lotis. Plusieurs
pourraient théoriquement sunir pour demander à
la Commission de légiférer sur tel ou tel sujet,
mais le domaine fédéral serait si vaste que celle-ci
pourrait tout à fait légalement refuser de donner
suite. La difficulté de coordonner les actions de plusieurs
Parlements nationaux, et la facilité de refus de la Commission
font de la mise en uvre de ce droit une fiction juridique.
Et, en son principe même, cette disposition est une novation
exorbitante du Droit Constitutionnel, qui obligerait les représentants
des Peuples Souverains à se grouper pour adresser une supplique
à des fonctionnaires irresponsables !
3.5
Pas de contrôle monétaire
Labsence
de contrôle de lexécutif va de pair avec la
totale indépendance de la Banque Centrale Européenne,
rendue constitutionnelle en même temps que sa mission unique
de lutte linflation. Cest, on le sait, faire le choix
à jamais dune politique libérale et empêcher
un contrôle politique efficace de léconomie.
Cest croire que léconomie suit des lois naturelles,
objectives, indépendantes de lHistoire et de lévolution
politique et sociale.
3.6
Pas de publicité ni de motivation
La
préparation des décisions de la Commission est entourée
dune opacité quaucun regard ne peut percer.
La raison historique est bien connue : les commissaires étaient
à lorigine, théoriquement, chargés
de définir les intérêts communs des Européens,
et cette fiction perdure alors que dès longtemps ils sont
devenus les mandataires de groupes de pression. Les décisions
sont toujours prises au nom de lintérêt général,
mais lhabitude du secret a pour but de forcer la main des
Etats. Un exemple récent, futile, rigolo, farfelu mais
révélateur, est la décision dimposer
aux chats, aux chiens et aux furets un passeport européen
rédigé en deux langues, celle du pays dorigine
et langlais (le langage de lanimal a été
oublié). Cette décision a été prise
par un fonctionnaire britannique et sapplique à toute
lEurope sauf aux îles britanniques. Etant considérée
comme trop anodine pour mériter une discussion politique,
elle est par cette raison même directement exécutoire
! Des centaines de décisions de toute autre portée
sont ainsi prises chaque année par la bureaucratie bruxelloise.
On ne sourit plus.
Cette
absence de publicité va de pair avec la représentation
des intérêts privés par des groupes de pression,
agissant hors de tout contrôle et la plupart opulents, mais
quelques-uns même financés par le budget communautaire.
Cest ce que le jargon europédant appelle «
consulter la société civile ». Le contraste
avec lignorance voulue des peuples est flagrant.
Quant
à la motivation, pour nêtre pas explicite elle
nen est que trop claire : il sagit duniformiser
lEurope en lui imposant un modèle économique
et social.
3.7
Pas defficacité parlementaire
La
composition même du Parlement européen réduit
son efficacité. Sans même envisager les différences
de culture politique entre les divers peuples dEurope, ce
Parlement est évidemment une tour de Babel, dont il ne
faut pas, par conséquent, espérer quil monte
bien haut. Deux possibilités se présentent :
-
Plusieurs langues sont concurremment utilisées. Cela nempêcherait
pas de saccorder sur des principes généraux,
mais cela empêcherait de discuter des détails dun
texte. Le flou poli et bien-pensant serait de rigueur. Cet usage
linguistique conviendrait donc à un Parlement confédéral
soccupant seulement des grandes lignes des grands problèmes,
mais pas à un Parlement fédéral.
-
Une seule langue est utilisée. En ce cas la plupart des
parlementaires de trente Etats emploieront un langage convenu,
codé, minimal. Et comme cette langue sera langlais,
ils adopteront toutes faites les solutions aux problèmes
politiques qui auront été proposées par les
Anglo-saxons.
3.8
Un projet réactionnaire entraînant un changement
de régime politique
Ce
projet comporte ainsi une quadruple innovation politique, puisquil
prévoit de :
- Supprimer la responsabilité politique aux deux niveaux,
celui de la Commission devant le Parlement, et celui du Parlement
devant les citoyens.
- Supprimer linitiative parlementaire, même au niveau
européen .
- Abolir la séparation des pouvoirs.
- Déposséder les représentants des Peuples
souverains de toute fonction politique.
De
semblables systèmes politiques existèrent dans le
passé, mais il faut remonter à plus de deux siècles
pour quils aient été considérés
comme normaux.
Ce
projet de traité international prévoit donc un radical
changement de régime politique, instaurant un nouveau mode
de gouvernement, sans précédent dans lHistoire,
aussi novateur que lAbsolutisme le fut aux XVIe et XVIIe
siècles. Les partisans de ce nouveau système ont
un mot expressif pour en parler : ils adjurent les Français
de permettre par leur vote que les fonctionnaires français
de Bruxelles « restent membres du club ».
4 Le choix anti-démocratique des politiciens européens
4.1
La clubocratie
«
Club » est le mot pertinent. La Commission et tous ses services
forment un club, et on ne peut être coopté dans un
club si l'on n'en partage pas les choix. Pour devenir fonctionnaire
bruxellois il faut être acquis aux idées du club,
et les promouvoir pour rester membre actif. Un club a bien des
avantages. Son fonctionnement est beaucoup moins fatiguant, moins
irritant, et à court terme plus rationnel, que celui dinstitutions
parlementaires. Les discussions y sont plus posées et moins
passionnées que dans des arènes politiques, et les
décisions s'y prennent beaucoup plus facilement. En outre
on apprend énormément à fréquenter
les membres distingués d'un club. Pourquoi s'embarrasser
de débats, de votes, lorsqu'on peut se mettre d'accord
en discutant entre gens du monde ? Et il est très facile
d'y avoir de l'influence : il suffit de dire ce que disent les
autres, aussitôt ils écoutent et tout de suite ils
approuvent.
De
même le Conseil des ministres est un club, où il
suffit pour éviter les conflits d'avaliser les décisions
de la Commission. Le partage des tâches est si bien fait
que ce serait dommage de tout compliquer par des responsabilités
politiques. Vivent les clubs ! Ils rendent la vie tellement plus
simple que la démocratie ! La France ne saurait faire mieux
que de rester dans le club. Ce projet remplace la démocratie
par la clubocratie.
Le
goût des dirigeants européens pour le club bruxellois
est celui des dominants de toutes les époques pour les
cercles qui les confortent dans leur sentiment dappartenance
à lélite. Cest la même mentalité
que la Cour de Versailles, mais la justification par la naissance
dans laristocratie y est remplacée par le sentiment
de la valeur personnelle acquise par les études et par
lexpérience des institutions européennes,
censées garantir la compétence.
Evidemment,
la contrepartie est le refus de toute notion étrangère
à la mentalité du club. Les discours sur la directive
Bolkestein prononcés par la commissaire à la concurrence
sont à cet égard illustratifs. Cette dame assène
qu'il faut libéraliser tous les services pour relancer
l'économie, et que cela se fera quoiqu'il advienne. Rien
pourtant, ni dans la théorie économique, ni dans
l'analyse statistique des tendances historiques, ne montre que
la concurrence à tout crin relance l'économie. Pour
affirmer cela, il faut ne tenir aucun compte de la dynamique sociale
ni du bouclage salaires/demande. Il faut parier sur la convergence
asymptotique à long terme vers un équilibre général
au niveau mondial, sans se soucier des phénomènes
économiques et sociaux qui jouent en sens contraire à
plus courte échéance. Intellectuellement, cette
affirmation équivaut à prétendre résoudre
un système déquations en nen connaissant
quune seule, et approximativement , ou à étudier
un système dynamique en négligeant les constantes
de temps. Ce discours régressif ramène vingt ans
avant Keynes. Ce n'est ni de l'économie ni de la politique
mais de la théologie, qui naurait pas été
déplacée en période pascale si ce n'eût
été qu'il s'agissait de Mammon.
Cest
pourtant la seule réalité concevable, car telle
est la conviction du club.
Lorsque
le Président de la République Française lui-même
se sentit obligé à une déclaration publique
pour tenter de faire retarder lapplication de cette directive
désormais fameuse entre toutes, les fonctionnaires qui
la promeuvent répliquèrent qu'ils ne la réexamineraient
que si les membres du Conseil lexigeaient à lunanimité.
Telle est en effet la règle européenne. On ne pourrait
manifester plus clairement l'abaissement des Etats et le mépris
des citoyens.
Cette
mentalité de club explique comment a pu être élaboré
un texte qui bafoue tous les principes du Droit Constitutionnel
établis en trois siècles. Ses partisans disent,
avec raison, quil serait ridicule dimaginer quun
texte examiné par tant de gens ait été rédigé
par une bande de comploteurs. En effet les membres dun club
ne complotent pas, mais tombent spontanément d'accord parce
quils se sont tous cooptés selon les mêmes
critères, discutent souvent entre eux et expulsent en douceur
ceux qui ne partagent pas lidéologie commune.
4.2
Lusurpation du pouvoir constituant
La
réunion appelée abusivement "convention"
en fut un exemple parfait : des participants tous cooptés
ou nommés, agissant sans mandat des peuples mais exerçant
de fait le pouvoir constituant, lusurpant en réalité
comme les parlementaires de lan 40. Inacceptable, hormis
peut-être comme réunion préliminaire consultative.
En effet, pour élaborer une Constitution, lusage
démocratique est délire spécialement
des délégués. Cest ainsi quont
procédé, avec laide de lONU, les peuples
qui ont établi ou rétabli une démocratie
au cours des années récentes. Même la Constitution
de la Ve République, qui pourtant tirait la leçon
de léchec du régime dassemblée
et réduisit en conséquence les pouvoirs du Parlement,
fut rédigée par un groupe de juristes en concertation
permanente avec une importante délégation du Parlement.
Le Général de Gaulle, qui linspira, vint plusieurs
fois expliquer devant les parlementaires les raisons de certains
articles et accepta den modifier plusieurs selon les vues
des élus. Il avait été investi démocratiquement
par le Parlement comme Président du Conseil, et avait prouvé
depuis vingt ans - avec quel éclat ! - son attachement
à la République lorsque les parlementaires lavaient
abandonnée. Au contraire la convention européenne
fut présidée par Giscard, dont la seule légitimité
était davoir été révoqué
depuis vingt ans par le Peuple Français. En outre les dispositions
les plus importantes de ce traité ont été
élaborées et adoptées par le seul Praesidium
de la convention. Rien que ce nom est tout un programme
Enfin cette réunion de notables a agi au contraire du mandat
qui lui avait été confié par le Conseil Européen
lors de la réunion de Laeken. Il sagit dun
coup dEtat, dune forfaiture.
Or
ce quon nous propose est sans précédent dans
lHistoire : établir un Etat fédéral
en Europe ! Même lEmpire romain ne sétendit
pas à toute lEurope, et chacun sait quà
cette époque le concept de démocratie comme nous
lentendons nexistait pas. Pour entreprendre une uvre
aussi grandiose, cest lhumilité qui aurait
dû être de mise, pas la vanité. Et surtout
pas la prétention ubuesque qui a abouti à ce texte
boursouflé ! Selon le principe démocratique, il
aurait fallu au moins un congrès en bonne et due forme,
après des élections spéciales sur des programmes
précis. Mais les politiciens de lEurope ny
ont même pas songé, et nul journaliste, nul professeur
de Droit na pensé à protester.
La suite était inéluctable : les auteurs du projet
ont rédigé un texte simplement conforme à
leur idéologie, mais ce faisant ils ont bel et bien poursuivi
un dessein. Un simple calcul de probabilités permet dailleurs
d'écarter l'hypothèse qu'un texte épais comme
un bottin téléphonique ait été écrit
au hasard, par un couple de chats amoureux dansant sur un clavier.
4.3
Une idéologie simpliste
Lidéologie
qui inspire ce texte est très simple, scientiste, cest
celle de la fin de lHistoire : des lois économiques
objectives existent, qui prévalent sur toute décision
humaine. Léchec du Communisme a prouvé la
nocivité de tout volontarisme. Le débat politique
est donc non seulement inutile mais nuisible, puisquil ne
peut que retarder lavènement de la seule organisation
économique efficace possible. Des dirigeants rationnels
doivent par conséquent se fier à leurs connaissances
pour mettre en uvre ces lois objectives, celles du marché,
sans se laisser distraire de cette tâche par des considérations
sociales ou politiques. Les acteurs sociaux réticents envers
ces décisions rationnelles doivent, pour leur propre bien,
être protégés des effets néfastes de
leur irrationalité et ne doivent pas être écoutés.
A cette fin, il importe de remplacer les procédures démocratiques
par des procédures plus efficaces, dont les seuls acteurs
soient les membres dune élite intellectuelle et sociale.
Dans
lesprit des auteurs de ce texte, il sagit dun
grand progrès : pour que laffectivité cède
la place à lobjectivité, la démocratie
délibérative doit être remplacée par
la gouvernance de consensus, consensus défini par les membres
du club. Cest lucidement et volontairement quils ont
écarté le Droit Constitutionnel, afin de réduire
lexpression de conflits considérés comme illégitimes.
Puisquune seule organisation optimale existe, le cheminement
vers elle ne doit pas être freiné par des querelles
inutiles, et la conduite des affaires doit être confiée
à des experts, pour le bien général. Bien
loin dêtre une maladresse ou une survivance, lindépendance
de la Commission nommée au quatrième degré
et son monopole dinitiative sont des pièces maîtresses
de la nouvelle construction politique. La subordination du Parlement
européen, la réduction des Parlements nationaux
à des chambres denregistrement, servent le même
dessein. Le Parlement européen, par sa lourdeur même,
ne peut discuter que de problèmes très généraux,
ou au contraire de futilités. Et les Parlements nationaux,
réduits au droit de remontrances qui leur est concédé,
peuvent renseigner les Commissaires sur létat des
opinions publiques, mais afin déviter que les peuples
ne dérangent inutilement les gouvernants, la précaution
est prise dobliger plusieurs Parlements à agir ensemble.
Ainsi seules les affaires vraiment importantes seront-elles évoquées,
et les intérêts nationaux exclus. De minimis non
curat Praetor.
La
volonté danglicisation de lEurope, que révèlent
toutes les décisions pratiques prises par toutes les instances
de lUnion Européenne, relève de la même
idéologie. Linéluctabilité de lHistoire
réduit dores et déjà les langues nationales
au statut de survivances locales, dont la construction économique
et politique de lavenir doit au plus tôt affranchir
les calculateurs rationnels.
Tout
groupement dindividus, toute structure sociale, freinant
par nature lhomogénéisation, les nations,
qui sont les structures les plus fortes, forment les obstacles
principaux à luniformisation de lEurope. Elles
doivent donc seffacer pour quapparaisse une homme
nouveau, lEuropéen, a-national, a-social, a-temporel
et a-nglophone. Le texte de ce traité adapte ainsi à
léconomie de marché la tentative encore récente
de créer un homme soviétique dans lEmpire
russe, et traduit la volonté actuelle des puissances financières
de susciter un consommateur type, sensible partout dans les pays
développés aux mêmes modes et aux mêmes
slogans publicitaires. A lavenir, les différences
culturelles résiduelles formeront des segments du marché
de la consommation . Linspiration est la même que
celle de la loi Le Chapelier de 1791 interdisant les « coalitions
» pour établir une société individualiste,
mais cette fois il sagit de faciliter le commerce et non
de promouvoir la liberté personnelle.
La
certitude que laction individuelle est le seul facteur de
progrès matériel, se marque par laccent mis
sur la concurrence, et sexprime par le vocabulaire employé.
La tournure fréquente « LUnion reconnaît
et respecte » a été choisie pour remplacer
le collectif par lindividuel, et afin déviter
tout engagement de droit. Une telle formule noblige en effet
à rien, puisquelle ne peut être prise comme
base par un juge pour constituer un droit. Elle signifie en bon
français : « Bonne chance les gars ! (et les donzelles,
puisque rien nest pire que dêtre sexiste) ».
Elle a été choisie pour égarer le lecteur,
pour tromper lélecteur.
Voici
donc une novation supplémentaire et particulièrement
étrange : un texte prétendu constitutionnel qui
nétablit pas des règles de droit.
Cest
cependant tout à fait logique selon lidéologie
du club, qui considère lhomme comme un acteur économique
dont toute la vie est encadrée par des règles concurrentielles,
parce que cest le moyen le plus sûr datteindre
loptimum économique, dont lexistence est certaine.
La progression vers lefficacité nécessite
de responsabiliser cet acteur en le considérant le moins
possible comme un sujet de droit collectif. Le citoyen est ainsi
remplacé par un professionnel sur le marché du travail,
doublé dun consommateur sur le marché des
biens et services, tous deux remplaçables en cas de malheur
imprévisible par un objet dassistance compassionnelle.
Cette
idéologie nest pas neutre : elle suppose une hiérarchie
sociale, entre une élite censée capable de comprendre
la vie moderne (et dapprécier un traité de
600 pages) et le commun des mortels, qui doit déléguer
sa confiance (et à qui on demande de répondre par
oui ou par oui). Puisque la science économique objective,
qui prévaut enfin, prouve la nécessité absolue
de la liberté de circulation du capital et de la perpétuité
des rentes (heureuse et opportune découverte !), les puissants
de demain seront, dans la société qui se dessine,
les descendants des puissants daujourdhui, pour le
bien commun et la plus grande efficacité de léconomie.
Cest vers un régime oligarchique que le club nous
entraîne. Cest aussi vers un régime de subordination.
Une
confédération européenne dEtats souverains
adoptant des règles de consultation mutuelle pour coordonner
leurs politiques, y compris leurs politiques étrangères,
mais agissant chacun selon son génie, et chacun utilisant
ses relations traditionnelles, aurait beaucoup plus de poids dans
le monde quune fédération bureaucratique qui
névite la paralysie quen salignant sur
les puissances anglo-saxonnes. Si les auteurs du traité
nont pas exploré cette voie, cest dabord
par paresse desprit : sefforcer de transmettre le
pouvoir à ses enfants cest une chose, sobliger
à réfléchir en est une autre. Cest
aussi parce quil ne lont pas voulu. Ce nétait
pas lopinion du club.
5
Voulons-nous ça ?
Le
projet quon nous propose est donc cohérent. Il a
été pensé pour nous mener vers un état
défini : une fédération libérale,
anglophone, à la stratification sociale marquée
sans être insupportable si la reprise économique
espérée se produit, apolitique, et dirigée
par une élite sociale. Ce gouvernement veillerait à
maintenir le cadre concurrentiel et élaborerait des normes
impersonnelles et objectives. Lactivité économique
serait laissée entièrement aux mains des compagnies
financières, et la politique internationale serait déléguée
au Gouvernement des Etats-Unis dAmérique, selon lexemple
pionnier de la Grande-Bretagne.
Voilà
où nous allons. Voulons-nous ça ?
Et maintenant, amie lectrice, ami lecteur, que je remercie davoir
eu la persévérance de lire déjà tant
de pages, tu peux arrêter ici ta lecture ; mais veux-tu
continuer avec moi pour envisager la suite ?
Oh, bien sûr, je nai pas de boule de cristal. Mais
je crois quil est possible dapercevoir les prochains
tournants du chemin où lon nous mène, en regardant
attentivement et en réfléchissant un peu.
Donc changeons de point de vue. Jusquici nous avons considéré
le traité qui nous est proposé en comparant ses
dispositions à des principes bien établis par lexpérience
séculaire. Cétait du solide, et la prudence
commanderait peut-être de nous arrêter là,
en rendant grâce aux efforts de nos aïeux. Mais, pour
estimer les risques, nous pouvons prudemment supputer lavenir,
en nous basant sur ce qui sobserve déjà à
présent et sur les tendances à luvre.
La
prospective est un exercice incertain, subjectif, qui fait parfois
sourire après coup, mais cest un exercice nécessaire,
que lon se repend plus de navoir pas tenté
que davoir risqué.
Alors, voilà comment je vois la suite. Et, amie lectrice,
ami lecteur, si tu savais comme je souhaiterais me tromper !
6 Quest-ce qui nous pend au nez ?
Pour
décider si cest cela que nous voulons, nous devons
dabord nous demander si cest vraiment vers cela quon
nous mène, et si ça peut marcher.
6.1
Est-ce vraiment là que nous allons ?
Le
projet dorganisation économique est parfaitement
explicite et répété à satiété
dans le texte. Aucun doute nest possible.
Luniformisation
culturelle na besoin que dêtre constatée
: elle est en cours. Ladministration européenne nemploie
plus que langlais, qui a été de ce fait imposé
comme langue de travail courante dans les principaux services
ministériels des Etats membres, obligés de correspondre
en cette langue avec ladministration bruxelloise. Tous les
projets scientifiques, techniques et universitaires sont préparés
exclusivement en anglais. Toutes les négociations avec
tous les pays sont menées exclusivement en cette langue.
Largument du coût des traductions est pure insolence,
car ce coût est inférieur au montant du « chèque
britannique »
En France, les derniers ministres de lEducation Nationale
ont tenté dimposer le globish comme « savoir
fondamental » obligatoire enseigné par lEcole
républicaine.
Lunion
politique est lessence même du projet, et ses prolongements
sont déjà tracés. Des groupes du Parlement
européen ont déjà fait circuler une pétition
demandant que les deux sièges permanents européens
au Conseil de Sécurité soient confondus en un seul,
confié à lUnion européenne. Comme jamais
les Britanniques ne renonceront au leur, on sait quel siège
est visé . Un projet de réunions périodiques
de parlementaires européens et nord-américains est
déjà discuté de temps en temps. Quant à
la politique internationale, limpossibilité de se
mettre daccord à trente, linlassable insistance
anglaise et les pressions américaines, lhabitude
invétérée de céder, devenue une seconde
nature des négociateurs européens , ne laissent
aucun doute sur qui sera linspirateur du ministre des affaires
étrangères européen .
Les
béni-oui-oui du traité pressent les électeurs
de lapprouver en le disant indispensable pour que lEurope
puisse saffirmer face aux États-Unis et ne devienne
pas une zone de libre-échange soumise à lOTAN.
Naïveté ou sottise ? LEurope est déjà
une zone de libre-échange dominée par les Anglo-saxons.
Ce traité ne ferait que rendre cette domination légale
et irréversible, installant confortablement le loup dans
la bergerie où il est entré depuis longtemps et
prend ses aises. Puisque linconscience de nos dirigeants
a, depuis vingt ans, détruit les bienfaits de la CEE, il
faut au moins conserver ce qui reste de notre autonomie. Quand
on a perdu une bataille il faut, tant quon peut, continuer
à lutter, et surtout ne pas conclure un traité ratifiant
un échec. Voir les Français, une fois de plus, prêts
à sauto-détruire doit faire bien rigoler outre-manche
et outre-atlantique.
Les
Britanniques sont depuis des siècles bien plus avisés
que les Français en politique, et quoique leur République
ait gardé lapparence dune monarchie, quoique
leur Constitution soit formée de traditions, ils ont un
sens très aigu du Droit Constitutionnel, et ne songent
pas un instant à ratifier un traité qui les lierait.
Pourquoi le feraient-ils dailleurs, puisque les autres Européens
sont tout prêts à leur concéder un statut
spécial, et à se ligoter eux-mêmes par un
texte qui les soumet aux Anglo-Saxons ? Dame ! Mettons-nous à
la place des Britanniques : lorsquon a en face de soi des
benêts, ce serait péché de ne pas en profiter
! Personne ne peut reprocher aux Anglo-Saxons dêtre
dominants, cest aux autres à ne pas se laisser dominer.
Mais les classes dirigeantes de toute lEurope ont tellement
envie dêtre admises, au moins symboliquement, dans
la surclasse anglophone mondiale !
Donc,
oui, cest bien vers là que nous allons, et très
vite.
6.2
Est-ce que ça peut marcher ?
Dabord,
cela peut-il marcher en France ? A court terme, si le traité
est ratifié par référendum, nul doute quil
sera appliqué. Les principaux partis se sont engagés
pour ce projet et le mèneront jusquau bout de sa
logique. La République sera de fait abrogée, la
langue française déchue de tout statut international,
lOrganisation Internationale de la Francophonie, quaucun
gouvernement français na jamais voulu soutenir, disparaîtra
dans lindifférence générale, le siège
de la France au Conseil de Sécurité sera en effet
dévolu à lUnion Européenne, pour la
plus grande fierté des gouvernants français, glorieux
de ce geste magnanime, et qui seront enfin déchargés
de toute responsabilité internationale. Les fonctionnaires
internationaux français, et ceux du Ministère des
Affaires Etrangères, qui attendent de savoir au secours
de quelle victoire voler, seront pour la plupart soulagés
de ne plus devoir manifester dautonomie, et heureux de se
fondre dans la masse des gens normaux, leurs collègues
des pays voisins. Ils seront des agents zélés de
ladministration fédérale et du service diplomatique
unilingue européen. En quelques années, lépoque
de la liberté française leur paraîtra aussi
lointaine et historique que lEurope davant 1914.
La
bourgeoisie française sera très heureuse de pouvoir
inscrire ses enfants dans les universités anglophones toutes
neuves qui fleuriront en France et qui seront les pépinières
des élites nouvelles, et les Grandes Ecoles et Universités
françaises mettront leur point dhonneur à
ne pas être en reste. Leur émulation fera plaisir
à voir. Grandes entreprises, administrations générales
et régionales, tout ce qui se veut moderne et efficace,
suivra le mouvement.
Lalliance
pour le « oui » du PS avec lUDF et lUMP,
traduit le compromis historique conclu entre les possédants
bien établis et la nouvelle bourgeoisie qui a pu sadapter
aux nouvelles conditions économiques. En approuvant un
traité qui instaurerait loligarchie en Europe, ces
classes dominantes sallient contre la concurrence, en bloquant
toute ascension des classes dominées. Quelques anciens
gauchistes soixante-huitards incarnent à merveille cette
coalition et trahissent la duplicité de cette triplice.
Aux
termes de la Constitution française, le Président
de la République est garant de l'indépendance nationale
et veille au respect de la Constitution. Or voilà que le
Président en exercice et le seul ancien Président
survivant, vieux complices et naguère encore ridicules
frères ennemis, sunissent pour élaborer et
soutenir un traité qui vassalise la France et rend, de
fait, caduques ses institutions. Et les dirigeants des principaux
partis passent labsolution sur cette ignominie, la vantent,
et même somment le Peuple de lapprouver ! La basse
trahison est passible de la Haute Cour, mais quels juges choisir
lorsque tous sont corrompus ?
Aucun
doute, en France cela marchera très bien, au moins pour
tout ce qui est officiel. La renonciation à lHistoire,
à la langue, à la civilisation nationales se fera
dans lenthousiasme. La Collaboration recueillera cette fois
lassentiment général des influents, lappui
des principaux partis politiques, le soutien sans faille des manageurs,
suscitera lengouement des décideurs. Gros progrès
par rapport à la fois précédente, lorsque
la tentative avait été menée sans doigté.
Pour dominer leurs compatriotes, les riches et surtout les nouveaux
riches, sont capables daccomplir des merveilles. Loccasion
est trop belle pour les gens en place de réserver le pouvoir
à leurs descendants et se fermer en caste : ils ne la laisseront
pas échapper. Cependant rassurons-nous, les apparences
seront sauves. Le canard démocratique courra et battra
des ailes longtemps encore après avoir été
décapité, et lillusion durera dautant
plus que bien des gens cancaneront pour lui.
Cela
marchera dautant mieux que les avertis connaissent le système.
Ils nauront pas la naïveté de vouloir influencer
le club. Ce rêve absurde ne les effleure même pas.
Ils choisiront avec raison de se rallier sur tout, et dy
rallier leur entourage. En fait ils sont déjà ralliés.
Seuls quelques utopistes espèrent encore pouvoir faire
entendre des avis originaux, sans comprendre quentre des
mimiques faussement navrées et des grimaces vraiment goguenardes,
ils ne recueilleront que des sourires. Donc exit la France ; nos
descendants liront dans des livres lHistoire de la french
period, en saidant dun dictionnaire bilingue ancien
pour les termes qui leur échapperont.
Mais
le Peuple Français pourrait ne pas partager lenthousiasme
de ses petits maîtres.
Et
cest dans toute lEurope que les affaires se gâteront.
Car lidéologie de lobjectivité a ses
limites, les limites mêmes de toute idéologie : les
réalités. En réalité, léconomie
ne fonctionne pas selon le modèle de léquilibre
général. Elle fonctionne à présent
en régime dinsuffisance de demande. Et la concurrence,
on le sait depuis des décennies, conduit au monopole. La
destruction des monopoles publics, plus ou moins contrôlés,
naboutira donc finalement quà instaurer des
monopoles privés sans contrôle public. Les décisions
économiques ne sont pas prises sur des critères
de pure rentabilité à moyen terme. Les décideurs
économiques ont des buts, des stratégies ; ils sont
capables de retraits tactiques pour préparer des conquêtes.
Chaque grande entreprise a trois ou quatre comptabilités
parallèles, selon linterlocuteur, ajustées
entre elles par des spécialistes. Supprimer le contrôle
public et les débats politiques cest seulement vider
la scène et remplir les coulisses. Le pouvoir existe encore,
mais il est occulte, et heureux serons-nous sil ne devient
pas bientôt mafieux. La Commission irresponsable en sera
gangrenée.
Cest
la conséquence inéluctable du remplacement de la
démocratie par le pouvoir du club. Tout parti, tout groupe
social est un club, et les bienfaits de la démocratie viennent
de ce quelle oppose club contre club, et les force à
motiver leurs décisions et à rivaliser au grand
jour. La clubocratie européenne supprime la compétition
ouverte en ne mettant plus quun club au pouvoir. Mais fatalement
des sous-clubs sy reforment sans cesse et saffrontent
durement, mais ils saffrontent désormais dans la
pénombre. Lefficacité, gagnée à
court terme en évitant les décisions démagogiques,
les déclarations publiques grandiloquentes destinées
à la galerie, est reperdue, et au-delà, par les
conséquences des coups-fourrés. Lobjectivité
recherchée cède devant une irrationalité
bien pire que celle due au débat public.
Or
il est impossible den rester à ce traité,
car lEtat fédéral quil instaure est
dépourvu de ressources, toute détenues encore par
les Etats nationaux quil dépouille de leurs pouvoirs.
Ce déséquilibre est voulu par la « méthode
communautaire », procédé systématique
consistant à bâtir des édifices bancals, afin
dobliger les Etats, pour les consolider, à transférer
sans cesse de nouveaux pouvoirs à lUnion. Ce projet
de traité, chef duvre de fourberie, est un
exemple parfait de cette méthode de flibustiers. La tension
entre le pouvoir fédéral et les pouvoirs fédérés
sera très vite très forte, et il ny a pas
à douter de lissue du conflit. Aucune autre instance
que le Conseil ne représentant les Etats, ceux-ci seront
défaits. Les politiciens européens ne tenteront
pas de défendre les intérêts de leurs nations,
car dès maintenant ils préfèrent la perspective
dune fin de carrière européenne à la
défense laborieuse de leurs concitoyens. Et puis le club
veillera. Le Gouvernement le plus puissant et le moins contrôlé
dEurope joindra bientôt à son pouvoir politique
la puissance budgétaire.
Entre-temps
la situation économique se sera encore dégradée,
car ce dont souffre lEurope en ce moment cest dun
manque de demande effective solvable. La politique libérale
poursuivie obstinément va tout au rebours de la politique
keynésienne qui simpose, et que les décisions
politiques des vingt dernières années ont délibérément
tendu à rendre impraticable.
La
stratification sociale, que la mondialisation, bien servie par
lEurope, accentue sous nos yeux depuis des années,
se rigidifiera dautant plus que les diverses classes dun
même pays ne se retrouveront plus dans un système
politique commun. Alors léloignement des classes
rendra à nouveau leurs rares contacts aussi explosifs quils
le furent jadis. En France, si la tendance des dix dernières
années persiste ou saggrave, une nouvelle bourgeoisie
à demi anglicisée dominera des classes moyennes
et pauvres vouées à la culture de la télé,
tandis quun nouveau peuple de descendants dimmigrés
sinventera une idéologie propre, de persécution
et de revendication. Le libre-échange économique
et létiolement de la démocratie sont en train
de fabriquer un peuple de Noirs américains. Et pas seulement
en France.
Lorsque
les catégories mentales et les rapports humains auront
été partout bouleversés, lorsque le droit
anglo-saxon aura rongé les droits nationaux, lorsquon
ne pourra plus sinstruire en sciences dans une autre langue
que langlais, lorsque les parents des classes favorisées
prépareront leurs enfants à une « carrière
européenne », lorsque les moyens de télécommunication
ne proposeront plus que lharripottérisation générale,
la diversité culturelle, déjà très
entamée, déclinera. Cette fameuse diversité
dont les politiciens répètent sans cesse incantatoirement,
tout en la ruinant, quelle est la richesse de lEurope.
Or laffaiblissement culturel atteindra un point de non-retour
bien avant que toute vitalité ne séteigne.
Il faut donc craindre que reconstruire des systèmes nationaux
fonctionnels et confédérés ne soit plus possible
lorsque le système qui nous est proposé se sera
bloqué.
7
Ne ruinons pas notre plus précieux bien
Ici
il faut nous arrêter, car le regard humain ne porte pas
plus loin. Nul ne sait de quoi demain sera fait. Nous ne pouvons
percevoir précisément comment ce système
mal conçu se bloquerait si ce traité était
ratifié, mais nous pouvons avoir la certitude de son blocage,
et de la révolte confuse que celui-ci déclencherait.
Pour
construire lEurope, cest dun tout autre projet
que nous avons besoin, dune confédération
vraiment démocratique, selon des règles à
inventer prudemment et progressivement, au prix dun rude
effort intellectuel aidé par de profondes connaissances
historiques, politiques, sociologiques et juridiques.
Tant que les pays dEurope garderont leur souveraineté
tout pourra être rattrapé. Mais si la souveraineté
nationale disparaissait, la souveraineté populaire ne lui
survivrait pas. Il serait grand temps que les anti-nationistes
sen avisent.
Nous
navons plus beaucoup de temps pour éviter leffondrement
culturel et social. Ne laissons pas perdre ce que nous avons de
plus précieux : les instruments politiques de la paix sociale
et de la concorde internationale. Si nous abandonnons les règles
éprouvées du Droit Constitutionnel, qui ont coûté
tant d'efforts, de larmes et de sang à nos prédécesseurs,
nous instaurerons linjustice et vivrons à notre tour
la peur, les alarmes et les pleurs.
Vive
la République !
ANNEXE :
Le texte de référence
Pour
décider si le texte qui nous est proposé est une
Constitution, le texte de référence est la déclaration
des droits de 1789, qui a valeur constitutionnelle en France.
Voici
son Préambule :
Les
représentants du Peuple Français, constitués
en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance,
l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules
causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements,
ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle,
les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme,
afin que cette déclaration, constamment présente
à tous les membres du corps social, leur rappelle sans
cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir
législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant
être à chaque instant comparés avec le but
de toute institution politique, en soient plus respectés
; afin que les réclamations des citoyens, fondées
désormais sur des principes simples et incontestables,
tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur
de tous.
Et
voici trois articles :
Article
3 - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement
dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité
qui n'en émane expressément.
Article
15 - La société a le droit de demander compte à
tout agent public de son administration.
Article
16 - Toute société dans laquelle la garantie des
droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs
déterminée, n'a point de Constitution.
La souveraineté réside-t-elle dans un corps électoral
supra-national indéfiniment extensible au gré des
politiciens européens, sous linfluence des politiciens
américains ?
Non.
La Commission Européenne rend-elle parfois raison de ses
actes ?
Jamais.
La séparation des pouvoirs est-elle organisée par
le texte qui nous est proposé ?
La confusion y est totale.
Conclusion : ce texte nest pas une Constitution, et ceux
qui emploient ce mot le font sciemment pour tromper les citoyens.
La Déclaration des Droits, qui fut tant célébrée
lors de son bicentenaire, il y a à peine quinze ans, est
déjà ignorée, oubliée, méprisée.
Quen peut-il résulter sinon la corruption des gouvernements
prélude à des malheurs publics ?
Ce
texte est un traité international, et un traité
dasservissement.
Ce
texte extravagant est sans précédent dans lHistoire.
On peut fouiller les archives diplomatiques de tous les pays,
scruter les pages une à une, sans rien découvrir
de semblable. Sans contrainte, sans défaite, des gouvernants
sunissent pour abolir la souveraineté de chaque peuple,
abdiquer leurs propres pouvoirs, supprimer les contrôles
politiques, la discussion démocratique et la régulation
sociale, et confier à jamais la gestion des affaires et
le gouvernement des hommes à des puissances financières
irresponsables, celles qui influencent déjà le gouvernement
de la principale puissance politique et militaire mondiale.
LHistoire du monde regorge de mauvaises décisions,
mais jamais une telle folie suicidaire na été
commise ainsi de sang froid.
"La crédulité des dupes est un fond inépuisable
pour lingéniosité des coquins". William
Burke
*Christian Darlot est Chercheur au CNRS, pour lui écrire,
cliquez ici
Notes
de renvoi
(1) Faut-il rappeler aux Français combien de douleurs entraîna
la méconnaissance par leurs dirigeants politiques de la
nation algérienne ? Pourtant maints partisans de lintégration
étaient des démocrates, des humanistes et des républicains
sincères et bien intentionnés. Nullement des dominateurs
et encore moins des racistes.
(2)
La coordination entre les commissaires est à présent
inexistante, de sorte que le commissaire au commerce entrave souvent
les efforts de celui en charge du développement, comme
le montre la décision dautoriser les graisses végétales
dans le chocolat, qui fit le bonheur de Nestlé et de Cadbury
mais ruina des producteurs de cacao. Linstabilité
politique dans lOuest de lAfrique en a été
aggravée.
(3)
Selon la Constitution française, le Parlement et le Gouvernement
ont tous deux linitiative des lois, mais le Gouvernement
est prépondérant puisquil propose lordre
du jour parlementaire, et quen pratique les projets du Gouvernement
sont plus nombreux que les propositions du Parlement. Néanmoins
laccord des chefs de groupes parlementaires est nécessaire
pour fixer lordre du jour, et lAssemblée Nationale
a le pouvoir de renverser le Gouvernement. Les droits du Parlement
sont donc réels et importants.
(4)
En France, l'initiative des lois était réservée
au pouvoir royal sous lAncien Régime mais fut prise
avec éclat par les assemblées révolutionnaires.
Supprimée par Bonaparte, elle ne réapparut quaprès
la Révolution de Juillet 1830, fut une deuxième
fois supprimée par le deuxième Bonaparte, qui dut
néanmoins la concéder à nouveau au Corps
législatif le 8 septembre 1869. Le droit dinitiative
parlementaire ne disparut depuis quavec la République,
sous lOccupation. La responsabilité ministérielle
suivit le même sort, subissant les mêmes éclipses.
(5)
Ce nest pas une image : la planification qui a permis la
reconstruction de lEurope au cours de laprès-guerre
faisait grand usage des matrices de Leontieff décrivant
les échanges matériels et monétaires entre
les secteurs économiques. Les planificateurs estimaient
soigneusement les coefficients des matrices au moyen denquêtes,
car la valeur prédictive des simulations en dépendait.
(6)
Quimporte donc quelles soient nationales, régionales
ou communautaristes !
(7)
Estimé à moins de deux euros par habitant.
(8)
Cette pétition a trouvé des signataires français.
La réponse pertinente des euro-députés français
eût pourtant dut être unanime : « Mes bons amis,
mêlez-vous de vos oignons ». Mais pour abaisser la
France, que ne feraient certains Français !
(9)
Du moins lorsquils discutent avec des Etasuniens. Lorsquils
discutent avec des nègres, les négociateurs européens
reprennent spontanément le ton du négrier.
(10)
Et de son futur ministre des finances, que la compétence
universelle de la Commission, par les transferts de ressources
quelle suscitera, rendra bientôt indispensable.
Lire
aussi : "Nos enfants méritent-il ça ? Voter
non pour construire l'Europe"
05/05/2005