Corinne Gobin, politologue ULB
Christine Pagnoulle, enseignante ULG
Jorge Palma, attaché à l'ULG
Jean-Claude Paye, sociologue
Jean Pestieau, professeur UCL
Annick Stevens, professeure ULG
Dan Van Raemdonck, professeur ULB, Président d'honneur
de la Ligue des droits de l'Homme
Bahar Kimyongür,
ressortissant belge, ne peut assister à son procès
en appel qui se déroule actuellement à Gand. Il
a été arrêté par la police hollandaise
la nuit du 27 au 28 avril 2006, alors qu'il se rendait à
un concert de musique turque. La justice belge ne le réclame
pas et a déclaré qu'il n'est pas nécessaire
qu'il assiste à son procès.
Les conditions de son arrestation sont particulièrement
inquiétantes. La police néerlandaise affirme que
son interception s'est faite lors d'un banal contrôle de
circulation pour excès de vitesse. Cependant, l'arrestation
a été effectuée par des policiers en civil,
voyageant dans deux voitures banalisées et le véhicule
de Bahar était, selon des témoins, suivi depuis
un moment avant son immobilisation. En contradiction avec le motif
déclaré de l'immobilisation du véhicule,
le conducteur de la voiture n'a reçu aucun procès.
Ce fait, ainsi que l'existence d'une filature et d'une arrestation,
de toute vraisemblance, programmées, ne peut que renforcer
nos inquiétudes.
Il reste incarcéré aux Pays-Bas. Un
mandat d'arrêt international, lancé à son
encontre par l'Etat turc, lui a été signifié,
au motif qu'il serait membre d'une organisation terroriste. Il
est menacé d'extradition vers ce pays. Ce que lui reproche
la Turquie est d'être membre du DHKPC et d'avoir interpellé
un ministre turc au Parlement européen en 2000 afin de
dénoncer les tortures subies par les prisonniers politiques.
Notre pays porte une lourde responsabilité
dans cette affaire. Le 28 février dernier, en première
instance, un tribunal brugeois a condamné M. Kimyongür
à quatre ans de prison ferme comme membre d'une organisation
terroriste - en réalité, il avait traduit, diffusé
et commenté un communiqué du DHKPC, organisation
d'opposition au régime turc -, et pour être membre
du bureau d'information bruxellois de ce mouvement. Bahar a directement
interjeté appel de ce jugement politique, mais il ne peut
assister à son procès, pour s'y défendre,
car il est maintenant prisonnier aux Pays-Bas et la justice belge
a décidé de ne pas demander son extradition. Ce
qui laisse ouverte la possibilité de sa remise à
la Turquie par les Pays-Bas (La Belgique ne pouvant, quant à
elle, répondre positivement à la demande turque,
puisqu'elle ne peut extrader ses ressortissants). Le gouvernement
belge, dont l'obligation devrait être d'exiger du gouvernement
hollandais le rapatriement de son ressortissant, a adopté
jusqu'à présent la même attitude.
Dans cette affaire, un ensemble concordant d'éléments
nous font penser à la mise en place programmée d'un
piège. La condamnation de Bahar Kimyongür, en première
instance, a donné le feu vert à l'action de l'Etat
turc. Ensuite, la Belgique, qui avait pourtant déjà
connaissance du mandat d'arrêt international, n'a pas prévenu
son ressortissant. On peut aussi se poser la question : pourquoi
le tribunal de première instance, qui l'a condamné
comme un dangereux terroriste, l'a laissé, malgré
cela, en liberté, et n'y a apposé aucune condition,
comme celle, habituelle, d'interdiction de quitter le territoire
? Dans cette histoire, comment ne pas conclure que rien n'a été
laissé au hasard et que, en toute vraisemblance, l'Etat
belge aurait sciemment sacrifié un de ses ressortissants,
qui risque ainsi son intégrité et sa vie, et ce
pour satisfaire les exigences de l'Etat turc ?
Cette affaire est de toute première importance.
Elle résume à elle seule la plupart des attaques
contre les libertés civiles et politiques que les gouvernements
occidentaux ont initiées au nom de la lutte contre le terrorisme.
Rappelons l'utilisation de l'incrimination d'appartenance à
une organisation terroriste qui, étant donné le
flou des définitions des termes, permettrait de punir toute
action ou déclaration politique d'opposition à un
gouvernement ou à une organisation internationale. Cette
incrimination crée un délit d'appartenance. Elle
permet de poursuivre des personnes, qui n'ont commis aucun délit
matériel, sur le simple fait qu'elles sont membres ou liées
à des organisations désignées comme terroristes.
Cette notion est très vague, son utilisation est largement
déterminée par l'interprétation qui en est
faite. Le pouvoir discrétionnaire des juges ainsi que la
jurisprudence va donc jouer un rôle essentiel. Il s'agit
là d'un des premiers enjeux de ce procès, établir,
par ce jugement, une jurisprudence qui permette une utilisation
directement politique de ces lois.
En désignant d'avance, aussi bien en première
instance qu'en appel, le magistrat devant juger Bahar, la justice
a installé un tribunal d'exception qui remet en cause le
droit à un procès équitable.
" L'enlèvement " de Bahar Kimyongür
est indicatif également d'une collaboration étroite
entre appareils policiers et judiciaires de différents
pays, en violation de leur propre légalité et en
application de nouvelles lois et procédures d'exception,
afin de satisfaire les exigences d'un Etat qui pratique la torture
et l'assassinat politique, mais qui est correctement aligné
au niveau international.
Ainsi, le régime turc ne peut être
que conforté dans sa politique répressive. Malgré
son caractère ouvertement autoritaire, il reçoit
ainsi une légitimation politique qui le reconnaît
comme un Etat démocratique.
Heureusement, cette collaboration n'est cependant
pas du goût de tous nos représentants politiques.
Le mercredi 10 mai, plusieurs parlementaires européens,
en protestant contre une utilisation liberticide des législations
antiterroristes, ont, dans l'enceinte de leur assemblée,
interpellé le gouvernement belge pour qu'il intervienne
afin de protéger son ressortissant et qu'il empêche
ainsi la remise de Bahar Kimyongür à la Turquie.
Pour plus de renseignements : http://www.leclea.be/